Voilà un premier roman qui part d’une bonne idée. Diane, une employée surmenée, qui alterne journées harassantes au bureau et séances à la salle de sport, choisit de se faire opérer afin d’être plus adaptée encore au capitalisme : elle se fait implanté dans son corps des gênes de lièvre d’Amérique. Au début, ça marche bien. Les capacités de travail de Diane s’accélèrent, son besoin de sommeil se réduit, jusqu’à ce que des effets secondaires inversent la tendance…

Le problème c’est que l’autrice veut en faire trop en terme formel. Son roman se compose de trois couches distinctes, dotées chacune de moyens différents : 

1) Un notice de type animalière sur le Lièvre d’Amérique, écrite à la façon factuelle, qui revient en début de chaque chapitre. 

2) La vie de Diane avant l’opération, d’une seule phrase haletante sans ponctuation.

3) La vie de Diane après l’opération, écrite toujours à la troisième personne, avec des phrases plutôt courtes. 

C’est cette couche qui est la plus intéressante, mais elle est portion congrue. 

Comme si cela ne suffisait pas, Mireille Gagné ajoute un couche n°4 à son livre : les souvenirs d’enfance de Diane, dans une île bercée par les marées, où elle rencontre le ténébreux Eugène, qui adore la vie sauvage. 

A chaque fois le lecteur doit accommoder sa lecture et de reprendre le fil. Ce travail d’accommodation a comme conséquence malheureuse quel’intrigue principale avance trop lentement. L’élément qui vient perturber la métamorphose de Diane, lorsqu’elle sort de chez elle en robe de chambre, intervient page 100 seulement. De plus, ces différentes lignes empêchent l’émotion de prendre de l’ampleur, et le roman du coup passe à côté de son sujet, la question de l’adaptation de notre corps au capitalisme, et la prédation généralisée qui se joue dans le travail aujourd’hui. 

Ce premier roman reste intéressant dans sa proposition mais trop préoccupé à monter son dispositif. Selon où votre cœur vous porte, vous pouvez le trouver soit original par son effort d’inventivité, soit décevant à cause de la multiplication de ses signes de non-conformisme. Mais quand on a une bonne idée comme ça, on peut sans doute en avoir d’autres à l’avenir.  

S.D.

Le lièvre d’Amérique, Mireille Gagné, 
Editions La peuplade (Saguenay, Quebec) 137 pages, 18 euros. 

Extrait: Les uns après les autres, les employés quittent le bureau. Satisfaite, avant 20h00, elle éteint enfin son ordinateur. Normalement, elle aurait ressenti la fatigue bien avant. Normalement, son cerveau aurait ralenti aux alentours de 19h00. Il aurait alors commencer à faillir. Normalement, il aurait fallu rentrer. Mais aujourd’hui est un autre jour ; aujourd’hui est un moment de grâce. L’opération a réussi. Elle en a la preuve. Diane n’a éprouvé aucune sorte de fatigue de toute la journée, ni dans son corps, ni dans son esprit. Sa concentration et ses réflexes étaient également accrus. Ce nouvel état lui laisse voir des perspectives hautement prometteuses. Elle réfléchit à tout ce qu’elle accomplira. Toutes les tâches auxquelles elle vaquera. Tous les dossiers qu’elle mènera de front Tous les échelons qu’elle gravira. Les conseils d’administration sur lesquels elle siégera. Le réseautage auquel elle s’adonnera sans fin. Peut-être se dénichera-t-elle un deuxième emploi.

Le lièvre d’Amérique, p. 57.

Une réflexion sur “[Critique]: Le lièvre d’Amérique, de Mireille Gagné

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