Brève#5

La scène se passe dans le bureau d’un éditeur. Il appelle un de ses auteurs au téléphone, dont il a présenté le dernier manuscrit au dernier comité de lecture de sa grande-maison-d’éditions.

L’ÉDITEUR : Ah oui, ils ont a-do-ré, c’est original, c’est puissant… Quelqu’un a dit que c’était l’épopée dont notre époque avait besoin… Mais bon, je ne te cache pas que certains sont passés complètement à côté… Oui, oui… Enfin bref : au final le texte a été refusé.

L’AUTEUR : Refusé ?! Mais pourquoi, s’ils ont tant aimé?

L’ÉDITEUR : Oui, ils ont aimé mais comment dire ?… Non, c’est pas ça. Au final ils ont trouvé ça… Ils ont trouvé ça trop… Attends, je relis mes notes… Trop… Voilà : trop littéraire.

Brève#4

La scène se passe dans le bureau d’une éditrice. Elle y reçoit un auteur pour lui faire son retour sur son dernier manuscrit. 

L’ÉDITRICE : Page 56 du manuscrit, tu écris : « Voulez-vous un verre de cognac ? ».

L’AUTEUR : Heu… oui.

Un temps.

L’ÉDITRICE : J’ai un changement à te demander.

L’AUTEUR : Vas-y, je t’en prie, les dialogues ce n’est jamais facile…

L’ÉDITRICE : Tu pourrais pas mettre à la place : « Voulez vous un verre d’alcool fort ? »

Brève#3

La scène se passe à la table d’un restaurant parisien où une éditrice a invité son auteur. 

L’ÉDITRICE : La moitié de mon métier consiste à leur sucer la bite, mais… (plus bas, sur le ton de la confidence) je hais les libraires. 

Brève#2

La scène se passe dans une rue de Saint-Germain des Près. Un éditeur marche à côté de son autrice, qu’il invite à déjeuner. Ils viennent de réviser les dernières épreuves du livre, la date de publication est fixée, ils sourient. Soudain, l’éditeur, marquant le pas :

L’ÉDITEUR : Bon maintenant, dis-moi : qu’est-ce que je dois dire pour vendre ton livre ?

La Certitude des pierres / Jérôme Bonnetto

On sait dès le début comment ça va finir. Le village de Ségurian est un village de chasseurs. Quand le néo-rural Guillaume Levasseur établit une bergerie sur le territoire traditionnel des battues, ça contrarie Joseph Alfonso. Le chef des chasseurs, ses collègues et même son jeune fils, vont essayer de faire partir le berger. La Certitude des pierres décrit l’escalade d’une violence, le tempo des vengeances et des malentendus qui s’enchaînent jusqu’au drame final. La grande réussite de l’auteur réside dans ses tons de gris, la manière dont les gentils (le berger et sa famille) et les méchants (Alfonso et son clan) sont décrits sans caricature. Le berger voit ses moutons se faire égorger et personne ne réagit. Le chasseur cherche à écarter les mâchoires de son propre piège viriliste, mais ni le maire, ni le curé, ni ses amis ne l’aideront. « Quelque chose se mettait en place en deçà des lois d’Etat, un retour à l’étalon-or, au troc, à la loi biblique qui l’attirait hors de son bon droit. Il se sentait à égalité tour à coup dans cet ordre qui s’imposait à lui, sans texte, sans police, sans juge, mais pas sans une certaine logique, il devait bien le reconnaître. » Guillaume Levasseur aura beau prendre femme et devenir père, Alfonso aura beau sentir qu’il n’est pas si fort qu’il veut le laisser croire, tout est déjà joué.

Il est assez rare de lire un roman aussi fin sur les différences de culture dans un village français. Car c’est le village entier qui est responsable, qui, à chaque Saint-Barthélémy le 24 août voit monter le drame sans s’y opposer. Bonnetto dresse autant le tableau des déterminismes de chacun que de la lâcheté de tous.  

« A l’heure du crépuscule, tout le village formait ce cœur chuchotant. L’imminence de la catastrophe neutralisait les cordes vocales et étouffait les âmes. (…) Peut-être ne restera-t-il plus eu ça dans un siècle, ce long chuchotement indistinct qui colore les ruelles, qui s’inscrit à jamais dans les murs, un son, mais un son qui ne dit rien. »

Toute cette violence donne pourtant une lecture très douce. Le style de Bonnetto est pur, d’une langue précise et imagée à la fois. « On dort. Personne ne sait à qui appartient la nuit. Tout est gris-mauve et les chats ont des yeux de loups. » Dès les premières pages, chaque phrase est gorgée d’humanité. D’humanité lâche, d’humanité violente, mais d’humanité qui s’aime, également, sur la même montagne et qui forme un seul corps. « Dans ces cafés de village, les tables sont privées d’autonomie et d’intimité. On s’imagine passer quelques instants avec son employé ou son meilleur ami, mais en réalité on est tous ensemble assis à une immense table imaginaire. »  

Peut-être ne faudrait-il pas lire le prologue ? Car le seul reproche que l’on peut faire au troisième roman de Bonnetto, c’est que le lecteur sait depuis le début comment ça va finir : mal.

Sophie Divry

La certitude des pierres, Jérôme Bonnetto, Editions Inculte, 2019, 190 pages, 16,90€.

Brève#1

La scène se passe avant une matinée de « présentation de la rentrée littéraire », dans un petit salon, où les auteurs attendent. Entre un représentant commercial. Il s’avance droit vers un primo-romancier.

LE REPRÉSENTANT COMMERCIAL : C’est vous, l’histoire des poubelles ?

LE PRIMO-ROMANCIER (tentant de sourire) : Heu… oui.

LE REPRÉSENTANT COMMERCIAL : Hé ben, ça va pas être facile à vendre !

RésidencesMagazine : Ecrire à Brive (Corrèze)

La maison d’écrivain de Brive se situe près de la Poste Centrale, juste en lisière du centre historique. Brive  est une ville à taille humaine, avec tout ce qu’il faut de cafés, de commerces, une gare, un théâtre, un cinéma, etc, on peut tout y faire à pied mais la première chose qui me revient en mémoire en pensant à cette résidence où je me suis rendue deux fois, c’est le « marché de Brive la Gaillarde ». Sous la halle Georges Brassens, là où se tient en novembre la Foire du Livre, le reste de l’année c’est le lieu le plus pantagruélique qu’il soit.  Même avec une petite bourse, vous mangerez toujours très bien à Brive, et pour pas cher si vous allez à ce marché du dimanche. Il y a aussi une piscine municipale toute neuve. 


Le jardin a bien poussé depuis et la personne au milieu est partie.

La maison d’écrivain, où on est seul.e, est de plein pied. C’est une maison de ville avec un jardin très appréciable où on peut sortir une petite table. L’atout de cette maison est son calme, sa proximité avec le centre mais surtout son agencement. Une cuisine correctement équipée, un salon TV très confortable, une chambre avec un lit deux places, donnant sur le jardin et où on dort très bien. Mais la plus grande pièce, qui fait 40 m2 peut-être, c’est le bureau pour écrire. Il est doté d’un PC dont je ne me suis pas servi, d’une connexion Wifi sans problème, et le summum : une table en bois immense où on peut étaler tous ses papiers et son ordinateur. 


La madeleine de Brive est moins célèbre mais plus fondante que la madeleine de Proust. Saurez-vous la retrouver dans ce retour de marché ?

Pour moi la résidence de Brive est l’idéale : on est en ville, mais au calme ; on est seul, mais on peut se socialiser ; on peut faire du tourisme facilement si on veut, ou reprendre un bus ou un train pour rentrer chez soi de temps en temps. J’ai toujours eu l’impression d’être chez moi  dans cette petite maison, c’est le propre de la réussite pour une résidence. La Mairie de Brive, et son service Culture, était représentée jusqu’en 2020 par Myriam Entraygues, qui s’est toujours montrée agréablissime sur le suivi du séjour et d’une exceptionnelle gentillesse. Un per-diem est donné (en plus de la bourse du CNL). On vous demande en échange de tout cela d’élaborer le programme culturel de votre choix.

Avec De Pure Fiction, c’est ma meilleure expérience de résidence que j’ai jamais faite.

Sophie Divry – 2019