Mircea Cărtărescu
(né en 1956 en Roumanie- toujours pas mort)

1. Fuir ce monde étant par moments d’une urgence vitale, Solénoïde propose en 791 pages un mode d’emploi pour échapper à la « conspiration de la réalité ». Journal d’un écrivain raté, double onirique de l’auteur (dans ton cul, l’autofiction !), Solénoïde contient double effet kiss-cool : la défense et illustration de l’hyperpouvoir de la fiction à faire décoller le lecteur et le livre.

2. Il n’existe pas à ce jour d’autre roman qui raconteen même temps la Bucarest de Ceaucescu, l’évangélisation des acariens, l’amour en lévitation, fait de la souffrance humaine une énergie nouvelle, où figure 2860 fois à la suite le cri A l’aide ! et puisse offrir une fin si sublime.

3. Il y a plusieurs romans dans ce roman, toute une bibliothèque y est proposée, et ses arborescences nombreuses, sans jamais vous perdre, vous laisseront inventer votre propre livre, dessiner votre propre plan d’évasion.

4. Lire Solénoïde est une expérience physique (pas seulement par ce que on décolle au sens propre) et métaphysique : soudain le roman redevient un moyen puissant pour chercher la vérité sans la confondre avec les pitreries ennuyeuses du réel.

5. La traduction du roumain par Laure Hinckel est une merveille. Chaque phrase, certaines aux longs enroulements proustiens, est de claire élégance.

6. Pour 5€ de moins vous pouvez vous fader Yoga de Carrère, mais bon entre 22€ l’aller-retour ayurvédique dans le Morvan (pas que, oui, bon) et 27€ le voyage infini pour une autre dimension, y a pas à hésiter M’sieurs dames. Et entre nous soit dit, vous aurez quelque chose de plus original à dire au prochain goûter de la comtesse ou au prochain apéro avec Bébert.

7. Votre vie de lecteur sera à la fois toute entière justifiée et transformée par ce roman : vous ne serez plus le même lecteur après. Je le jure par saint Don Quichotte.

Aurélien Delsaux

SOLENOÏDE, Mircea CĂRTĂRESCU, traduit du roumain par Laure Hinckel,
éditions Noir sur Blanc, 2019 (790 pages, 27 euros)

Extrait long.

« Je lisais alors avec avidité des périodiques de littérature fantastique et d’aventure. Le jeudi matin, je me levais très tôt pour courir au kiosque à journaux pour ne surtout pas en rater un seul numéro. Les fascicules étaient bon marché, modestement illustrés et avec naïveté, mais les histoires racontées me remplissaient de saisissement, d’enchantement et d’enthousiasme parfois, d’horreur et d’angoisse d’autres fois. Ils était question de temples et de lingots d’or dans les jungles des continents du Sud, de villes sous-marines, d’expériences menées par des savants psychopathes, d’extraterrestres impossibles à comprendre, de virus intelligents qui partaient à la conquête du monde, de spectres qui prenaient les rênes de ta volonté en pénétrant ton esprit, toutes histoires qui peuplaient mes heures de solitude et qui, naturellement, s’écoulaient dans mes rêves en homogénéisant ma vie intérieure. Deux d’entre elles m’ont profondément marqué. (…)

         La deuxième parlait d’un bagnard qui pourrissait depuis des années dans une cellule de prison. Il était condamné à vie et surveillé de si près que le malheureux était certain de finir sa vie dans les fers. Mais, une nuit, il entend de faibles coups derrière l’un des murs. Il y colle l’oreille et les perçoit plus clairement : distincts, intelligents, répétant à certains intervalles des séries élaborées. Surpris, le prisonnier croit à une hallucination, une de celles qui accompagnent sa réclusion misérable. Mais le lendemain, à la même heure, il entend de nouveau la suite de coups dans le mur, et jour après jour, c’est pareil. Il apprend la suite de coups par cœur, commence à noter ce qu’il entend sur le pan de mur caché par son lit. De temps en temps, les alternances deviennent plus compliquées, comme si des mots nouveaux étaient sans cesse introduits dans le code par le voisin de l’autre côté du mur. Il faut au prisonnier des mois pour deviner les premiers liens dans le réseau secret des coups et ensuite des années pour maîtriser leur langage. Finalement, un dialogue se noue, le bagnard répond avec le même code (qu’il a noté dans une graphie de son invention, faite de demi-lunes, de roues dentées, de croix et de triangles gravés sur le mur). Le voisin, qu’il comprend maintenant bien, lui expose un plan d’évasion d’une audace qui lui coupe le souffle tout en étant d’une incroyable simplicité. Une nuit, après avoir fait tous les préparatifs nécessaires, le prisonnier s’évade en suivant strictement les instructions. Des années plus tard, riche et célèbre, vivant sous une fausse identité, il demande la permission de visiter la prison dans l’intention de connaître enfin celui auquel il doit tout et de tenter à son tour de le tirer de là. Il est conduit dans la cellule où il a perdu sa jeunesse et demande au gardien qui est le prisonnier de l’autre côté du mur. Mais de l’autre côté du mur, apprend-il, ne se trouvent que la mer et le ciel. Le mur donne sur l’extérieur, à des dizaines de mètres au-dessus des vagues qui se brisent contre les rochers…

Cette même terreur sacrée, le même sentiment qu’au-delà de la maquette du monde construite par nos sens, avec des matériaux à deux sous, se trouve quelqu’un qui te regarde intensément, quelqu’un dont tu es la proie, qui s’approche lentement sur ses milliers de cils collants sans que tu t’en rendes compte, toi qui n’as qu’une poignée d’antennes pour percevoir le Tout, je l’ai ressentie durant la nuit dans le parc du Cirque, près du bassin silencieux en travertin, où les étoiles se reflétaient, et j’ai éprouvé le même sentiment de solitude sans espoir bien plus tard, à l’automne 1981, quand je suis passé pour la première fois dans la rue Maica Domnului. C’était un automne pourri et lumineux. J’avais vingt-cinq ans et aucun avenir sur terre. »

Solénoïde, chapitre 8, p. 70, sqq.

Une réflexion sur “[ÉLOGE] Sept raisons capitales de lire SOLÉNOÏDE, de Mircea Cărtărescu

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