[Critique] L’Internat, de Serhiy Jadan

Je m’en remets à peine. J’ai ouvert ce roman sans enthousiasme particulier, par simple curiosité. Son titre ne m’inspirait pas, ni sa couverture. Et puis, cette première phrase : « Va le chercher, hurle le vieux.  » Et après trois pages, Pacha y va. Impossible alors de sortir de ce roman.

« Puis il claque la porte derrière lui, comme s’il s’enfermait tout seul à l’intérieur d’un réfrigérateur vide. »

Donbass, Ukraine, janvier 2015. Durant trois jours, on est avec Pacha, parti chercher son neveu resté à l’internat. Trois parties composent le roman, une pour chaque journée que nécessite le trajet, aller et retour. Dehors, c’est la guerre et l’hiver.

Pacha est professeur, ce n’est pas un combattant. C’est un intellectuel perdu dans sa propre ville, qu’il ne reconnaît qu’à peine, où il se perd : la guerre même quand elle ne détruit pas change tout. Il faut s’adapter : voler, courir, mentir, faire peur. Mais Pacha n’abdique pas tout de ce qu’il est, il garde foi dans l’éducation : « Oui, enseigner la langue est utile« , l »ukrainien qui charrie avec lui l’histoire et l’identité de son pays. Surtout, dans sa quête pour tenter de ramener sain et sauf son neveu, on voit l’amour en acte, le courage au sens propre.

Les armes, le brouillard, la neige, les chiens, les inconnus – tout menace. Aucun itinéraire balisé, rien de prévisible. En empathie totale avec Pacha, on retient son souffle, à chaque carrefour, à chaque patrouille militaire, à chaque nouvelle rencontre, à chaque souffle de la mort qui passe, s’approche, attend.

Dans cette guerre fratricide (que nous avons si peu voulu considérer), opposant les Ukrainiens les uns aux autres, la langue tient une place particulière. Jusqu’au dernier moment, il est presque impossible de savoir qui est des « nôtres » ou non : la langue même n’y parvient guère – un tel parle ukrainien avec un accent, un autre russe avec un accent, comment savoir qui laissera passer, qui arrêtera, qui tuera qui ? Celui-là se dit journaliste qui est peut-être un espion. Mais dans ce chaos il y des êtres qui ne voudraient que vivre, aimer, qui fuient, cherchent un abri – ou hébergent et sauvent. Les portraits des femmes et des hommes brièvement croisés, en de brefs dialogues, sont d’une rare densité, d’une vérité saisissante.

Une couverture bien calme pour un récit haletant.

Le récit est à la troisième personne. On est avec Pacha, on ne le quitte pas, ni sa peur ni son courage, ni dans ses coups de bluff, ni dans ses angoisses.

Là je dois vous faire une confidence : comme auteur et comme lecteur, j’ai contracté une allergie pour les romans au présent de l’indicatif, au roman écrit directement « dans la langue du scénario ». Mais ici, j’avoue, le présent contribue grandement au sentiment d’être embarqué avec Pacha – et joue aussi un peu le rôle d’un long plan séquence comme dans le « 1917 » de Sam Mendes. Quelques phrases nominales, du rythme toujours, la phrase court ou traîne avec le héros. Rien de trop dans les descriptions, grâce une langue claire et précise et à la traductrice Irina Dmytrychyn – sans pathos, sans complaisance, sans surenchère.

Jadan à n’en pas douter est un grand artiste pour transmettre ainsi plus que l’expérience mais le coeur d’un personnage. Bien sûr le travail des reporters de guerre en Ukraine est infiniment précieux. Mais la littérature donne ici une autre dimension à l’événement, au-delà de la relation stricte des faits ou même du témoignage : celle de nous faire sentir, sans pathos mais dans toute l’épaisseur humaine, l’expérience de la guerre – d’une guerre dans une ville d’Europe.

L’Internat, de Serhiy JADAN, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn,
éditions Noir sur Blanc, 267 pages, septembre 2022, 22,50 euros.

Aurélien Delsaux

Lire aussi le discours de réception du Prix de la Paix à Francfort, en octobre 2022.

Extrait long (p. 131)

« Ils avancent vite sur la route accidentée. Ils contournent une armature calcinée, un arrêt de bus détruit par les bombardements. Ils dépassent un magasin, laissent un puits derrière eux. Commence une rue, longue, interminable, densément construite. Des maisons en briques, des garages, des dépendances. Des ardoises trouées par les éclats d’obus. Des pavillons. Des conduites de gaz des deux côtés. À un endroit, le tuyau est brisé et tordu. On dirait qu’il n’y a pas de gaz par ici. Ni de lumière. On ne voit pas de gens non plus. Pas du tout. Personne. Seuls les arbres se battent entre eux de leurs branches nues. Et un portail métallique grince quelque part. Mais derrière, dans la vallée, dans la ville, tout ne fait que commencer. Probablement après avoir fini de déjeuner, tout le monde se remet au travail avec de nouvelles forces. Les explosions s’intensifient, ça commence à tirer juste à coté, quelque part dans le brouillard. Pacha et le gamin accélèrent le pas. Ils se pressent, ils courent presque. Mais plus ils accélèrent, plus la peur s’installe, comme si quelqu’un les poursuivait dans cette rue morte. Pacha a même l’impression que quelqu’un les traque véritablement, sans les lâcher d’une semelle, les suivant pas à pas. Il faut se calmer, se dit Pacha, il n’y a personne ici. Mais il se retourne de temps à autre, tentant de discerner au moins quelque chose derrière le brouillard, qui rend tout invisible et suspect. Soudain, il remarque qu’il y a effectivement quelqu’un qui les suit, faisant entendre sa respiration lourde. Pendant un temps, Pacha tente de ne pas y penser. Il ne fait qu’accélérer le pas, mais le gamin remarque son regard affolé et comprend qu’il se passe quelque chose.

– Quoi ? demande le gamin.

– Tout va bien, répond Pacha, mais il ne peut pas s’empêcher de se retourner de nouveau. »

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