[Premier roman] Deux secondes d’air qui brûle, par Diaty Diallo

Dans un très bel essai publié cette année, Restez Barbare (La Fabrique), Louisa Yousfi, journaliste, se demandait comment pour les femmes racisées de banlieue, pouvaient faire valoir leur point de vue dans la Culture sans pour autant montrer patte blanche (expression parfaite). Comment donc, rester barbare, dans ce monde bourgeois et blanc, poser un acte à la fois artistique et politique, sans cracher sur ses frères, mais sans se « tiédir » pour autant. Sauf que Louisa Yousfi ne citait que des rappeurs masculins, et avouait elle-même ne pas arriver à tenir toutes ses exigences morales et esthétiques. « C’est toujours par effraction que le barbare surgit dans la conversation, écrivait la journaliste. Dérobant la parole aux bien-parlants, il lui insuffle une force nouvelle en la transfigurant en événement – plus exactement, en attentat. »

Le premier roman de Diaty Diallo, Deux secondes d’air qui brûle, apporte une forme de réponse. Et aux éditions du Seuil, ce qui n’est pas rien pour une littérature blanche. Astro le personnage principal se rend à une soirée dans un parking souterrain. Il commence à draguer gentiment une fille quand les gaz lacrymogènes envahissent l’espace confiné… C’est l’affolement. Le premier exemple d’une jeunesse qu’on cherche à étouffer. Dans la première partie, cette soirée est revue par différents points de vue, celui de ses amis, Cherif, Nil, toute une bande 100% masculine reliée par une forte amitié.

Choisis ton camp, frère : pour ou contre la jaquette sur les couvertures de livres ?

Deux secondes d’air qui brûle parle de harcèlement policier, d’amende, de contrôle au faciès, d’amitié. Ça se passe dans des parkings, des toits, des rues, des sous-sols, des friches. Ça parle d’un enfant tué par les policiers, et de comment fomenter un complot.

Au niveau littéraire, j’ai trouvé très intéressant la manière dont Diallo humanise ceux qui sont humiliés par la police et fait de la police un mur, une force contre laquelle on se cogne, sans cesse, comme s’il était impossible de faire entrer les agents dans le langage de la désescalade. D’ailleurs le mot « police » est très rare dans le texte. Ce sont « les dépositaires », les « gens en bleu », des tournures passives, des périphrases ou des expressions qui adoptent le point de vue de ceux qui sont en permanence contrôlés, humilés, attouchés, tabassés. Là-dessus, la scène de contrôle d’identité qui dégénère est un monument d’émotion et de littérature (cf extrait long).

Ainsi, par la langue, par l’amitié qu’on voit se déployer, les univers de banlieue trouvent ici une dignité et une voix. Dommage qu’il manque encore un art du récit. Car le roman fonctionne moins bien dans la deuxième partie, lorsque le narrateur passe d’un endroit à l’autre, sans que le lecteur sache ce qui est en train de se préparer, ce qui enlève une part de l’intérêt.

Même s’il y a de beaux passages sur la préparation d’un repas et la préparation d’un bang, j’ai eu plus de mal à ce moment-là avec le style inventif et vocal de Diallo. Ce style est imprégné de parler de banlieue, mais les « chais aps, en scred, Wesh, wAllah » ne sont pas là par exotisme, juste un comme élément naturel, une langue vocale ordinaire et réussie. Ce qui est davantage recherché par l’autrice, ce sont des rythmes, des effets, une richesse de vocabulaires. Quelque chose qui s’approche de la chanson, influence très importante pour Diallo. Or, c’est là que parfois, alors même que je cherchais des romans de rentrée sortant du sujet-verbe-complément, j’ai fini par trouver ce style trop chargé.
Par exemple, lorsque Diallo écrit : 

Tonalités tristes crescendos vers aigus aides. Trémolos d’un coeur dans un estomac métallique annonciateur d’une grand-messe à quatre temps. Il s’assoit sur sa moto et démarre.

la description du bruit dans les deux  premières phrases est très belle, très inventive, mais seule la dernière phrase nous fait comprendre de quoi il s’agit : un mec sur un moto.  Quand cela se passe sur des pages entières, chaque phrase finit par être une démonstration esthétique, au détriment de la clarté de ce qui se raconte, et donc, au final, de l’émotion.

Autrice à suivre, car, comme elle le dit elle-même à Mediapart, « On retrouve toujours les mêmes têtes et les mêmes plumes parmi les personnes publiées ».  Cette fois, ça change, c’est sûr. Mais on se demande si Diaty Diallo peut les résoudre plus directement, en terme littéraire, débarrassée de l’enjeu double et si lourd à porter de ne pas trahir ce milieu dont elle est issue, tout en étant publiée dans la littérature la plus reconnue du champ littéraire.

Sophie Divry

Diaty Diallo, Deux secondes d’air qui brûle, Editions du Seuil « Fiction et compagnie », 2022, 170 pages, 17,5 euros.

Louisa Yousfi, Restez barbare, La Fabrique, 2022, 128 pages, 10 euros.

Extrait long

Les sirènes et les gyrophares, on n’y prête plus tellement attention. Ils sont jumelés aux bons moments. Alors j’imagine que c’est une fois en la présence des agents que les gars captent qu’ils vont devoir se justifier, encore, sur ce qu’ils font de leur existence à ces dépositaires qui les valident pas par principe. Depuis le temps, on a évidemment appris à exécuter les ordres sans faire de commentaires pour que ça aille plus vite, poursuivre la fête ou rentrer chez nous. Mais ce soir-là ce n’est pas tout à fait pareil. Il y a toujours des soirs où ce n’est pas tout à fait pareil.

Et on ne peut pas maintenir la garde trois cent soixante-cinq jours consécutifs.

Chérif et Isasa répondent aux premières questions, pacifiques. j’ai réussi mes partiels, c’est ça qu’on fête, dit Chérif, on fait juste un barbecue tranquille, on sait que c’est pas autorisé mais on a essayé de pas être dangereux, de déranger personnes, vous voyez bien, même on éteint le son si vous voulez. Il pourrait dire ce qu’il veut, ce soir-là ce n’es pas tout à fait pareil. (…)

Les dépositaires ne sont pas satisfaits de ses explications, une interdiction est une interdiction, ils disent. ils veulent voir des papiers d’abord, vérifier si ces garçons sont bien eux-mêmes.

Chérif est sorti sans rien, comme à peu près tout le monde.

Messieurs, il dit, vous savez très bien qui je suis, on s’est parlé hier et trois fois la semaine dernière. Les dépositaires disent que ce n’est pas la question. Chérif propose d’aller chercher sa carte alors, il habite juste à quelques mètres, dans le bâtiment d’en face, ça ne lui prendra que quelques secondes, ils peuvent même l’accompagner s’ils ont peur qu’il se barre. On lui répond que ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Comment ça fonctionne alors, j’essaye de coopérer mais vous me laissez pas d’issue, dit Chérif qui commence à perdre patience. Apaise-toi, lui dit Issa. Chérif se calme, mâche sa langue à en saigner un peu. On dit qu’on va procéder à des fouilles, de bien vouloir se mettre en lignes les mains contre le mur. Dans le groupe, ça monte un peu, ça balance des forcez pas, on faisait que manger des sandwichs, comme tous les soirs d »été en vrai, il est où le souci. Dans l’autre camp, on n’apprécie pas les tergiversations. A celui qui a parlé on demande t’aime ça le débat, eh bien tu vas débattre sans ton froc, tu m’as l’air du genre à cacher des trucs profonds. Celui qui a parlé commence à sentir le vent tourner, avec le seum s’exécuterait, baisse son pantalon, plaque son front et ses paumes sur les briques rouges, tousse quand on lui intime de le faire, ne réagit pas au sale nègre qu’il entend. Et dans sa tête il se demande, c’est quoi cette putain d’ambiguïté, c’est quoi qui se cache derrière tout ce zèle, du dégoût ou de l’envie ? Puis il pense mais ne le dit pas qu’à être obsédé comme ça par les fesses nues des jeunes trop bronzés ils n’ont qu’à les goûter et voir si ça se digère aussi bien que ça se contemple.

Diaty Diallo, Deux secondes d’air qui brûle, p 31-32.

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