[Critique] Capitaine Vertu, de Lucie Taïeb

Capitaine Vertu est une femme. Ce capitaine porte bien son nom, Vertu est « une petite femme âpre ». Une policière de la brigade anti-fraude, une enquêtrice, « sèche et froide ». Personnage principal original, déjà, qui poursuit les escrocs de haut vol avec un succès confondant. Les malfrats ont peur d’elle. Car ils reconnaissent quelque chose en elle, qui les trouble.

Assez vite, Lucie Taïeb creuse ce personnage. Evidemment, Vertu, ce bon nom, n’est pas le sien. Mais « Vertu » a abandonné son milieu et son patronyme de naissance, d’origine corse ou italien, pour ne pas devenir des malfrats mais les pourchasser. Son père, son oncle, tous sont dans la mafia. Elle a refusé ce rôle. Elle a changé de nom, elle enquête.

Jusqu’à ce qu’un jour, elle trouve sur son canapé un sac Adidas rempli de billets de 500 euros. Cadeau posthume de son père, disparu.

Alors, elle démissionne.

ll faut trancher à chaque rentrée : on ne peut pas tout lire.

Je lis Lucie Taïeb depuis des années, toujours aux éditions de l’Ogre. J’avais été envoutée par la poésie de Safe, intéressée par la métaphore politique des Echappées (Prix Wepler 2019). Mais Capitaine Vertu est sans doute son roman le plus romanesque, celui dans lequel il y a le plus de tension, en tout cas dans la première partie.

Lucie Taïeb m’a toujours attirée par sa langue, délicate et onirique. Cette chronique s’adresse aux lecteurs qui cherchent autre chose que des phrases courtes, sujets-verbe-compléments, autre chose que des romans à grands-sujets de société (non qu’ils ne soient pas utiles, d’ailleurs). Ici on a vite l’impression que l’autrice écrit directement sur notre inconscient, par petites touches, comme un chat qui avance sur une table pleine d’objets en évitant de les faire tomber.

En évitant tous les pièges où le roman est censé tombé : un personnage campé vite fait, une intrigue linéaire. Ce Capitaine Vertu, comme personnage et roman, a décidé de refuser de jouer le jeu. Elle a « une répugnance à endosser sur le long terme aucun des différents rôles que le pays lui proposerait de jouer.« .

Capitaine Vertu démissionne. Disparaît. Rêve. Lance des fausses pistes. Elle se dilue. Evidemment, écrire un livre avec un personnage aussi difficile à saisir, qui change de rôle sans cesse jusqu’à sa métamorphose finale, est un sacré défi. Qu’est-ce que cela dit de l’époque où les identités semblent si assignées, et où, dans le même temps, si passionnantes à renverser ?

On retrouve comme un reflet à ces refus, comme dans Les Echappées, une ambiance de grogne sociale, mais de manière plus fine, laissée heureusement en arrière-plan. Il suffit de phrase comme : « La ville est pacifiée, les gens prennent soin de leur santé » pour qu’on comprenne que Vertu vit dans un pays en bouillonnement. On retrouve aussi le thème cher à Taïeb de la disparition du père.

Avec ce roman étrange et doux, profondément original, bien que parfois un peu bancal dans sa deuxième partie, Lucie Taïeb nous interroge sur la place que nous pouvons prendre dans ce monde, quand nous ne voulons être ni dans un camp ni dans un autre. La place de l’écrivain en somme. Et on s’étonne de la mélancolie avec laquelle on quitte ce personnage qui nous aura bien plus ému qu’on s’y attendait, ce Capitaine Vertu.

Sophie Divry

Capitaine Vertu, Lucie Taïeb, Editions de l’Ogre, 2022, 150 pages, 18 euros.

Extrait long, p 69.

Juste après sa disparition, on avait fouillé et vidé l’appartement du Capitaine Vertu. Elle était sans famille et [le lieutenant] Blanc se souvenait de la tristesse qui l’avait étreint lorsqu’il avait franchi le seuil de la demeure, où tout était moyen, bon marché, ni propre ni vraiment sale, sans personnalité. N’importe qui aurait pu vivre ici, avait songé Blanc, n’importe qui de seul, de morne. Or, n’était-ce pas ainsi qu’était Vertu : personnage d’un seul bloc, lisse et infrangible, mû par une unique obsession et dépourvu de tout attrait ? Une petite femme âpre qui ne voulait plaire à personne. Ils n’avaient rien trouvé de particulier dans l’appartement, tout y était plus ou moins rangé et on avait peine à croire qu’une vie avait pu se dérouler entre ces murs, qu’une personne de chair avait habité là et non une abstraction. Les meubles nécessaires, les murs blancs cassés à la peinture fatiguée, un carrelage au sol, blanc lui aussi, marbré de gris, et, dans l’unique pièce, un canapé-lit replié, un fauteuil, un bureau où était classée l’administration courante : relevés de compte, fiches de paie, impôts, assurance sociale et mutuelle.

Il apparaissait très clairement que Vertu avait économisé tout au long de sa carrière, s’assurant un pécule qui sans doute lui permettait de se passer de salaire, de vivre sans éclat mais sans gêne durant plusieurs années encore.

Et après ? avait songé Blanc.

Les hommes de l’enquête ne s’intéressaient pas à l’après.

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