On aurait aimé ne pas aimer. On aurait aimé pouvoir être méchant, comme le critique sait et parfois doit l’être. Hélas, on n’est qu’écrivain. Ah, si ça avait été mauvais, quelle jouissance pour les écrivains de se faire un critique comme Arnaud Viviant !

Le travail qu’on fait ici ne nous nourrit pas, il est gratuit, ce n’est pas de la critique professionnelle. Or c’est d’abord cette critique-ci que Viviant étudie précisément, dans le désordre plaisant (et assumé) de ses pensées. Si nous l’avons lu c’est pour savoir comment Viviant pense son métier – un métier où les fictions que nous écrivons servent potentiellement de matière première (pour parler comme l’industrie).

En 14 chapitres, fourmillant de notations stimulantes et de références précises, Arnaud Viviant défend la Critique – avec majuscule, puisqu’il s’agit de défendre, au fond, la critique comme monde : de la critique comme corps social (la critique en tant que profession – ou ce qu’il en reste) jusqu’à la critique comme Weltanschauung, comme vision du monde. Et c’est à ce point d’aboutissement que le livre, dont le titre dit bien qu’il est chant d’amour, dit et défend le mieux l’art de la critique : parce qu’elle serait la langue de la « démocratie libérale ».

Avant d’arriver là, Viviant se livre à une histoire par sauts et gambades de l’histoire de la critique littéraire, du milieu du XIXème siècle à nos jours. D’un début proprement publicitaire (bien illustrés par les journalistes véreux des Illusions perdues chez Balzac – ou dans le film de Giannolli), la critique prend son indépendance… et finit aujourd’hui, ne serait-ce que dans ses conditions matérielles d’exercice, réduite à peau de chagrin.

Mais elle n’est pas encore morte. Si elle est la langue de la « démocratie libérale », le contraire d’une propagande, c’est parce qu’elle est une parole libre mais aussi aujourd’hui un espace de résistance au tout-marchand : dans la merveilleuse chaîne du monde du livre, le critique, selon Viviant, est le seul qui n’a rien à vendre. D’où son agacement face aux libraires qui jouent aux critiques (le fameux « coup de coeur » du libraire) alors que le libraire à un intérêt à la vente du livre pour lequel son coeur bat.

Langue de la démocratie, certes – mais dont le rôle est pourtant d’affirmer que tout ne se vaut pas. Viviant assume que la critique hiérarchise. Le critique trie. On aurait aimé qu’il creuse ce qu’il effleure très bien quand il écrit que le critique « essaie de rendre commun et démocratique ce qui est a priori, purement subjectif et aristocratique : ses goûts et ses dégoûts littéraires. » La critique est la langue de ce paradoxe nécessaire, et on voit déjà trop à quoi ressemblerait un monde sans elle.

C’est ici que le livre a sa part mélancolique. En aucun cas il ne dit que c’était mieux avant, mais page après page le cantique semble se faire moins chant d’amour que chant du cygne. Chant sincère quand Viviant écrit : « S’il m’arrive de collaborer à des magazines spécialisés qui se font une idée plus précise mais pas forcément exacte du fait littéraire, le principal de mon activité consiste donc à évoquer brièvement pour des centaines de milliers d’auditeurs du Masque et la Plume sur France Inter, des livres qui font l’actualité et qui ne connaîtront pour la plupart qu’une existence brève. » A quoi bon? est-on tenté de se demander. Son honnêteté séduit par ailleurs quand il écrit qu’il « préfère utiliser le terme de chroniqueur littéraire plutôt que celui de critique qui semble un manteau trop grand pour [lui] ».

Mais au fond, Viviant affirme ici quelque chose, plus qu’il ne désire ou déplore – malgré Babelio et les « influenceuses » : la critique is not dead et « l’avenir du critique demeure en tant que dernier grand lecteur. » Loin d’un chant funèbre, il écrit : « Je suis si optimiste que je pense que la critique survivra à la mort de la littérature en se déplaçant tel un chancre sur un autre objet ou en devenant simplement, elle-même, plus que jamais, et dans son plus simple appareil, la littérature. »

Nous préférons ne pas imaginer un monde sans littérature. Nous résisterons donc en amont. Suffira d’écrire de bons romans. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Le critique ne peut pas le définir a priori : il ne le sait qu’après avoir lu. Là son chemin se sépare, non certes de celui de « l’écrivain », mais de celui de l’artiste. Tant qu’il n’y a pas de recettes, rien n’est perdu.

Aurélien Delsaux

Arnaud Viviant, Cantique de la critique, Ed. La Fabrique, 2021, 177 pages, 13 euros.

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