1) Pour découvrir l’autrice américaine, principalement connue pour ses romans de science-fiction, Ursula Le Guin (1929-2018). Fille d’anthropologue, l’écrivaine a vécu un moment en France et épousé un Breton avant de repartir aux USA où elle a construit à partir des années 1960 une œuvre qui fait d’elle une « icône de la littérature » selon Stephen King.
Il faut dire que Le Guin, c’est de la SF lisible, avec un vrai effort d’écriture. Ce n’est pas sujet-phrase-hyperespace. Peu de vaisseau spatial, pas de combat, aucun discours technique qui plombe souvent le genre.
Récipiendaire de nombreux prix, Le Guin mérite d’être plus lue en France, où elle souffre de son étiquette d’écrivaine de genre, alors qu’elle disait elle-même dans un discours au National Book Award : « Je peux devenir susceptible et agressive si l’on me qualifie uniquement d’auteure de SF. Chose que je ne suis pas. Je suis romancière et poétesse »

Discours d’Ursula Le Guin au National BookAward : ça décape !

2) La deuxième raison de lire Les Dépossédés, paru en 1974, c’est de lire un BON GROS ROMAN. Avec une longue et belle histoire, avec de l’amour, de l’aventure, mais aussi une dimension politique. De lire une belle langue romanesque dense, efficace dans ses dialogues comme dans ses péripéties. Bref, un roman parfait : qui met en scène une idée, dont l’histoire raconte plus que ce qu’elle raconte, qui a des résonances longues dans l’esprit du lecteur. Cette histoire, la voici : 

Deux planètes se font face : Urras, où règne une société capitaliste, et sa petite lune sèche, Anarres, où des habitants sont partis il y a deux siècles pour fonder une utopie anarchiste. Le roman commence lorsque que Shevek, un physicien anarchiste, quitte la Lune pour rejoindre la planète-mère capitaliste. On le considère comme un traître sur Anarres.  Lui-même est déchiré. Que s’est-il passé pour qu’il doive passer de l’autre côté ? Et que va-t-il y découvrir ? Est-ce que c’est lié avec l’extraordinaire découverte qu’il a faite et qui permet de communiquer à travers les années-lumières ?

3) Parce que souvent, dans la SF, le futur est horrible. Les personnages crèvent de soif au milieu de gravas radioactifs où un chef sadique les fait réciter des chants bellicistes. Or Les Dépossédés parle de bonheur. D’une société utopique réalisée, où ça se passerait bien. Anarres est une société sans argent, avec de grandes cantines gratuites pour tous, sans différence genrée, sans discrimination, où les enfants sont élevés dans l’idée de partage et dans le but de leur épanouissement. Cette fiction nous permet enfin de vivre une utopie réussie… ou presque. Parce qu’évidemment, ça se gâte sinon ce ne serait pas un super roman. Or c’est un super roman !

Les graphistes n’ont clairement pas pris le temps de lire ce roman avant de l’illustrer.

4) Parce qu’en somme, l’originalité de Le Guin écrit plus de la sciences-sociales-fiction que de la science-fiction. Elle va poser des hypothèses anthropologiques et les développer. On le voit dans tout le cycle de l’Ekumen auquel appartient Les Dépossédés : Que serait une planète où les hominidés sont androgynes (La Main gauche de la nuit). Que se passerait-il si une civilisation supérieure arrivait dans un monde  primitif ? (Le Nom du monde est forêt, La cité des Illusions.) Et si des colons étaient abandonnés pendant des siècles sur une planète peuplé d’autres hominidés ? (Planète d’Exil). 
Ses romans sont des expériences de pensée. En arrivant chez les capitalistes Shevek hallucine de voir des hommes servir d’autres hommes comme « serviteurs », et ne reconnaît pas les femmes, qu’il a connues comme partenaires, dans ces êtres hyper-genrées emprisonnées dans des rôles d’objets sexuels. Nous sommes décentrés, nous voyons les choses autrement. Et c’est le signe de la littérature. 

Sophie Divry

Les Dépossédés, Ursula Le Guin, Editions Le Livre de Poche, 2006 [1974], traduction de H-L. Planchat, 440 pages, 8,20 euros.

A lire aussi, la nouvelle traduction de La Main gauche de la nuit, préface de Catherine Dufour et postface de Stéphanie NIcot, aux éditions Robert Laffont, 22,90 euros.

Extrait long p. 267-268 (tirade de Shevek)

— Mais parlez-nous d’Anarres, dit Véa. Comment est-ce réellement ? Est-ce vraiment si merveilleux là-haut ? 

Il était assis sur le bras du fauteuil, et Véa était installée sur un coussin, à ses genoux, droite et souple, ses seins délicats le fixant de leurs pointes aveugles, souriante, contente, rougissante. 

Quelque chose de sombre se mit à tourner dans l’esprit de Shevek, obscurcissant tout. Sa bouche était sèche. Il vida le verre que le serviteur venait de lui remplir.

— Je ne sais pas, dit-il ; sa langue était à moitié paralysée. Non. Ce n’est pas merveilleux. C’est un monde laid. Pas comme celui-ci. Sur Anarres, il n’y a que de la poussière et des collines desséchées. Tout est maigre, tout est sec. Et les gens ne sont pas beaux. Ils ont de grosses mains et de grands pieds, comme moi et ce serviteur qui est ici. Mais pas de gros ventre. Ils se salissent beaucoup, et prennent leurs bains ensemble, personne ne fait cela ici. Les villes sont ternes, et très petites, elles sont lugubres. Il n’y a pas de palais. La vie est morne, et le travail est dur. On ne peut pas toujours obtenir ce qu’on veut, ni ce dont on a besoin, parce qu’il n’y en a pas assez. Vous autres, Urrastis, vous en avez suffisamment. Vous avez assez d’air, assez de pluie, d’herbe, d’océans, de nourriture, de musique, de maisons, d’usine, de machines, de livres, de vêtements, d’histoire. Vous êtes riches, vous possédez. Nous sommes pauvres, il nous manque beaucoup. Vous avez, nous n’avons pas. Tout est beau, ici. Sauf les visages. Sur Anarres, rien n’est beau, rien, sauf les visages. Les autres visages, les hommes et les femmes. Nous n’avons que cela, que nous autres. Ici on regarde les bijoux, là-haut on regarde les yeux. Et dans les yeux on voit la splendeur, la splendeur de l’esprit humain. Parce que nos hommes et nos femmes sont libres… ne possédant rien, ils sont libres. Et vous les possédants, vous êtes possédés. Vous êtes tous en prison. Chacun est seul, solitaire, avec un tas de choses qu’il possède. Vous vivez en prison, et vous mourez en prison. C’est tout ce que je peux voir dans vos yeux – le mur, le mur !

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