« Tout écrivain devrait connaître deux langues : celle de sa mère, et celle de sa nourrice. » Je crois que c’est de Pouchkine et que c’est très juste. L’écrivain doit connaître sa langue dans ce qu’elle a de classique. Il doit en connaître les règles en toute rigueur, mais il doit aussi connaître la langue comme on la parle, comme elle vit, les tournures populaires, les mots qui ne figurent pas dans le dictionnaire. Pas seulement pour savoir d’un côté décrire, d’un côté dialoguer, mais pour en éprouver toutes les harmoniques.

Etudiant débarquant à Paris, je me souviens de la consternation d’un camarade que j’accueillais dans ma petite chambre en lui disant que j’étais après ranger. Il ne me comprit pas et il était consterné. Ne comprenant pas qu’il ne comprît pas, j’ai fini par dire que j’étais en train de ranger.

« Mais qu’est-ce que t’es mais après faire ? » ai-je entendu toute mon enfance et mon adolescence dauphinoises. Malheur à moi, j’étudiais à présent les Lettres, et je ne savais pas que ça ne se disait pas. Pas plus que ça pleut ni je vais y faire (à la place de je vais le faire).

Le Dauphiné sans les pommes de terre.

Le français classique (celui de Paris) a tout fait pour effacer ces traces de parlures régionales ou anciennes. Du côté des mots, ça résiste sans accroc, en témoignent les tenants de la chocolatine et de la poche dans le sud-ouest (le pain au chocolat et le sac), du crayon de bois dans le Nord (pour le crayon de ou à papier), de la panosse en Haute-Savoie et de la wassingue dans le Nord (la serpillière). On tolère et on s’amuse de désigner quelque chose autrement.

Mais dire autrement, construire différemment une expression, user différemment d’un verbe, faire un autre usage de la grammaire est moins bien vu. On se prend aussitôt un petit reste de stigmate social – d’où tu viens ? demande celui dont l’oreille vous regarde de travers.

Le plus dommageable dans le rejet de ces tournures ce n’est pas qu’on se prive de pittoresque. C’est qu’on efface quelque chose de très profond dans langue, et comme une langue sous la langue. J’en ai trouvé la preuve dans la langue de Montaigne.

Montaigne (1533-1592), sa fraise, sa moustache, sa presque crête.

Je me suis offert le luxe l’an dernier de lire les Essais en moyen français, avec l’orthographe d’origine. Rapidement on s’habitue, et au plaisir du ton amical et bien franc de Montaigne s’ajoute le bonheur d’entendre en soi l’étrangeté de sa propre langue. C’est une expérience vraiment heureuse. J’espère ne pas offenser nos cousins québécois : j’ai le même bonheur à les entendre, comme si j’entendais une langue étrangère immédiatement compréhensible, une autre langue dans ma propre langue.

Or surprise, chez Montaigne le Gascon, j’ai retrouvé nombre d’expressions dauphinoises – dont le après faire (pour être en train de), mais aussi le quand les autres (pour dire avec les autres), ou le quand nous ! en réponse à « quand partons-nous ? » (pour dire que nous partirons quand nous partirons) – ainsi que nombre de tournures populaires – comme le passé surcomposé (le « ça a eu payé » du sketch de Fernand Raynaud). Particularismes régionaux ou formes populaires me sont alors apparus comme de précieux vestiges, et mieux : des éclats de sources fraîches. Non de vieux débris mais des restes de verte jeunesse.

Lors d’un bon déjeuner coupant une journée de travail dans le jardin d’un ami, nous nous sommes mis à lister les mots et expressions du cru qui nous restaient, ou qui nous revenaient. Nous nous sommes accordés sur une des plus belles sur laquelle je veux finir. Pour dire que quelqu’un s’ennuie, on dit ici Le temps lui dure. Est-ce pas beau ? Avis aux snobs qui à notre simple tablée préfèrent de la réf, bien solide et bien noble : un de nous a retrouvé ça chez Saint-Simon (pourtant pas duc de mon bled).

Aurélien Delsaux

Le gros livre rouge : Les Essais, 1500 pages aux PUF dans l’édition de Pierre Villey, parue en 1924 « conforme au texte de l’exemplaire de Bordeaux », réédité en 2014.

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