Ce qu’on attend d’un livre, c’est qu’il nous impose sa nécessité. C’est ma méthode pour reconnaître la littérature : sentir dès les première lignes l’urgence, l’importance du texte. L’importance pour l’auteur, pour le narrateur ou pour le personnage, comme vous voulez, mais peut-être plus pour l’auteur, qui a réussi à faire passer son intime conviction dans son récit. 

Dans Sortir les Chiens, d’Isabelle Minière, cette nécessité est là. Pourtant, rien de spectaculaire. Une campagne indéterminée, un fils et sa mère, une vie paisible. La mère n’est pas folle, mais chaque soir, avant le dîner, elle se livre à un rituel bizarre : elle appelle des chiens imaginaires, doté un jour de noms de fleurs, un autre de noms d’épices ou de gâteaux, et elle les sort. Bientôt son fils va, sans s’en rendre compte, attendre ce moment.

« C’était toujours la même chose, sortir les chiens, et jamais la même chose, jamais exactement la même heure, jamais les mêmes chiens. L’important c’était qu’elle sorte les chiens ; tant qu’elle les sortirait, tout irait bien.  Tandis que je préparais le dîner, j’attendais le moment.  Ça la prenait tout à coup, elle s’animait, une espèce de joie discrète, elle ouvrait la porte en grand, elle les appelait, les faisait sortir, avec son geste, tout à la fois autoritaire, sans appel, et gracieux. On aurait presque aimé être un chien, à cet instant-là, pour être invité à sortir de façon aussi malicieuse. » 

J’avoue que je ne connaissais pas Isabelle Minière, née en 1961, autrice d’une trentaine de textes, aussi en littérature jeunesse. Ni les éditions du Chemin de fer, qui publient depuis quinze ans des textes illustrés par des dessinateurs contemporains, ici Olivia Levêque, dont les couleurs vives aident à rester juste à la frontière de la mélancolie.

Sortir les chiens, ne plus les sortir. Pourquoi sa mère, un jour, arrête ce petit rituel ? Le fils est étrangement perturbé, il s’interroge. Sur sa mère, sur leur relation, sur leur passé. Tendrement, discrètement.

Sur la base de cette très fine trame narrative, mais parfaitement construite, Isabelle Minière raconte comment on s’aime, comment on se comprend. Son style façonne mots à mots, ainsi qu’on monte un mur de grès, cette nécessité profonde vécue par la mère, nécessité qui fait que dès les premières pages, nous aussi, on veut voir sortir les chiens. L’oralité n’est jamais loin. On n’est toujours surpris d’une virgule là où on attendait un point. 

Pur moment de délicatesse et de tendresse, Sortir les chiens se lit vite, mais ne se lit pas rapidement. Non que ce soit ardu, Minière est claire et limpide, mais ces soixante pages nous donnent à vivre une expérience de la lenteur et, si on peut dire, d’amour. Chacun peut se demander quels chiens il ou elle voudrait sortir, sans que jamais l’autrice nous impose sa réponse. Elle nous impose seulement sa voix « à la fois autoritaire et gracieuse ». Mais encore faut-il pour l’écouter, entrer dans cette bulle d’écoute, se poser, couper les écrans, et vivre cette expérience, cette bulle d’un autre temps, le temps de la littérature. 

Sophie Divry

Sortir les chiens, Isabelle Minière, illustrations d’Olivia Lévêque, Les Editions du Chemin de Fer, 2021, 60 pages, 14 euros.

Extrait long  :

Je la regardais partir, en douceur, nous saluer tous avec un sourire, une vague mouvement de la main. S’éclipser, oui, et rester présente en son absence. Je me demandais : Qui es-tu, maman, qui es-tu ? La conversation reprenait le dessus, et les éclats de rire, j’oubliais la question jusqu’à la fois d’après. 

Si on me demandait : Mais alors, tu vis avec ta mère ? Je répondais non. Non, elle a son toit, bien à elle, on se voit quand on veut, ni plus ni moins ; elle est plus en sécurité comme ça. Je n’évoquais jamais les chiens, mais j’y pensais toujours. 

Une seule fois, après que ma mère avait sortir les chiens, c’étaient les épices ce soir-là, Cumin, Muscade, Girofle et compagnie, la sentant apaisée, presque joyeuse, je lui ai demandé, ça me trottait dans la tête :

« Où sont les chiens, dans la journée ? Avant que tu ne les sortes ?

— Ils se cachent. Ils ne veulent pas être vus. Ce serait plus joli si on mettait du persil sur les tomates, et puis ça donnerait du goût, tu ne trouves pas ?

— Oui, oui, je vais mettre du persil. Et le soir, quand ils sortent, ils font quoi, les chiens ?

— Des trucs de chiens. La ciboulette, ça serait encore mieux que le persil, sauf si tu préfères le persil, la ciboulette ça a peut-être un goût trop fort ? Je ne sais pas ce que tu préfères. »

Je ne préférais rien. Sauf savoir ce que faisaient les chiens. Dedans, dehors, qui étaient ces chiens. Il m’arrivait de rêver de chiens la nuit, sans jamais savoir d’où ils venaient ; ce n’étaient jamais des chiens hostiles, mais toujours un peu inquiétants. Ils tournaient autour de moi, silencieux et invisibles. Quelque chose dans mon cerveau me prévenait que ce n’était qu’un rêve, et je changeais de rêve. Un rêve sans chiens, un rêve vide de préférence, un rêve sans rien.  

(p. 21-22)

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