Nous vous livrons un témoignage d’un primo-romancier belgo-dano-francophone, Guillaume Sørensen. Son parcours atypique l’amène à se demander si la langue française est pour les écrivains une conquête. Ou un héritage. Et quelles conséquences cela a dans notre travail…

Né d’un père danois et d’une mère française d’origine polonaise, naturalisé belge, j’ai débarqué en francophonie un peu au hasard ; j’aurais pu être danophone, germanophone ou anglo-canadophone. Mes parents s’installèrent en Belgique après leur rencontre, au sud du pays, francophone en large majorité, et ils se décidèrent sur le français pour la langue à la maison. Ce qui n’était pas évident : le français est la quatrième langue de mon père, et la langue maternelle de ma mère à 95%, mâtinée d’un peu d’argot germanisant lorrain.

Je suis donc venu au français de Belgique un peu au hasard, loin des forces centripètes qui tendent à imposer la variante de France à travers les médias, le monde politique, et bien sûr la littérature.

Même à la vénérable institution où j’ai terminé avec peine mon bachelier en langues et lettres allemandes et françaises, l’UCLouvain, campus francophone d’une des plus vieilles universités au monde, la littérature francophone était toujours plurielle, toujours connectée au reste du monde, aux autres langues, aux autres sphères culturelles ; par exemple, un des tous premiers cours commun à l’ensemble des première année en fac de langues et lettres (soit tous, y compris les historiens) est un cours sur toute la littérature européenne, donné par quatre professeurs de facultés différentes, qui balaie toute l’Europe sur mille ans d’auteurs à l’influence féconde, de Dante à Cervantès, jusqu’à Proust.

Ce petit préambule pour expliquer d’où vient mon ADN littéraire : pluriel, chaotique, élitiste seulement par l’effort d’initiation nécessaire.

Paris est une ville trop lourde

Il a fallu que j’aille en France pour mon Master de création littéraire, au Havre, et que je discute avec des gens du monde des lettres là-bas pour me rendre compte d’à quel point ma conception de la littérature, plutôt horizontale, décentralisée, multifacettes, plurilingue, francophone, pas forcément française, n’était pas du tout monnaie courante.

Solution 1 : Affronter le problème.

Dans ce Master de création littéraire, on peut voir deux pôles, deux positions extrêmes, jamais incarnées à 100% bien sûr, mais pertinente pour expliquer la difficulté à écrire des étudiants dont j’étais. D’un côté la langue littéraire comme conquête, justification, et de l’autre la langue littéraire comme héritage, sac de 40 kilos de cailloux sur le dos.

Je me souviens de R., gueule d’ange, abdos où l’on pouvait râper du fromage, petit côté James Dean, pourtant terrorisé à l’idée de toucher à la Poésie ; il en lisait par kilomètres, mais devant sa feuille blanche, son étagère lui liait les mains et lui asséchait la bouche ; il est passé par une prépa, un enseignement aussi fort que vertical, étouffant. Il a fini par se libérer, et faire des progrès fous, développer son sillon. L’ambiance de l’école d’art aide, pousse à expérimenter.

C’est la raison qui me fait trouver Paris étouffante : derrière chaque pavé, chaque nom de rue, chaque fissure, un grand nom des Lettres se cache. Impossible de se balader sans marcher là où Balzac a roulé une pelle, Musset chialé après une beuverie, ou Perec glandé devant son Perrier-citron. Ville-bibliothèque, Ville-maîtres, Ville-juges, chaque centimètre carré pousse à s’échelonner, se questionner, s’alourdir.

Pas facile dans ces conditions, et les études de lettres en France le montrent et l’incarnent, de se mettre à pondre ses tentatives, forcément insuffisantes, juvéniles, maladroites. Bref, de passer après eux. De quitter un sentiment lourd de révérence à un passé tissé de textes glorieux. Voilà les étudiants français, héritiers d’une langue portée aux nues, d’un capital symbolique hyper lourd à assumer et à transcender, à faire sien. Rappelons que les Français sont ceux qui, dans le monde, ressentent le plus l’insécurité linguistique.

Entre conquête et complexes

Pour la francophonie, c’est différent. Nos français particuliers, issus d’autres frontières, d’autres histoires, d’autres flux, sont mis en porte à faux, comparés. Forcément, cela crée une exigence de malade, une attention à l’orthographe maladive (je dois montrer que je maitrise) et une volonté directe de s’approprier la langue, de créer une monstration, de lui insuffler directement une vigueur personnelle, puisqu’on y est déjà, en réalité.

Ce n’est pas plus facile, ni moins : la crainte est de toujours manquer de clarté, de légitimité, et de faire preuve de trop de régionalisme incompréhensible ou d’arrogance naïve issue potentiellement d’ignorance crasse ou de désinvolture.

Solution 2 : En avoir rien à foutre.

On se retrouve donc coincé au milieu de ces mouvements, comme étudiant de création littéraire, bien avant d’écrire une ligne : comment conjuguer d’où sa langue vient, écrasé entre l’héritage culturel tout puissant et l’héritage intime, tout en devant conquérir un lieu qui n’existe pas encore, sa langue littéraire à inventer, à admettre, à créer, et un lieu que personne ne nous a demandé d’explorer et d’affermir.

Lors de mon travail sur Le Planisphère Libski, mon premier roman, dont le manuscrit fut d’abord mon mémoire de fin de master, c’est tout cet espace qu’il a fallu agrandir et consolider ; je me souviens surtout avoir appris à reconnaitre puis juguler, composer avec mes défauts, à assumer et rendre intelligibles mes propres délires, à séparer ce qui me fait plaisir de ce qui plaira au lecteur. Tout cela, on l’apprend sur le tas et jamais tout à fait.

J’invite donc les lecteurs de tous ces jeunes écrivains à porter une attention particulière à cet enjeu, à ne pas seulement envisager leurs textes comme des produits finis parmi d’autres, mais comme la réponse à cette question : comment a-t-il ou a t-elle fait pour passer d’une langue intime, tissée du poids de sa langue maternelle, pour passer à sa langue littéraire ?

Guillaume Sørensen est l’auteur de Le Planisphère Libski, Editions de L’Olivier, 2019.

Une réflexion sur “Comment écrire après eux ?

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