Duke naît dans une famille des plus cruelles, on laisse le petit garçon en « tas », dans un « nid » qu’ils forment avec ses frères et sœurs, sans distinction de sexe, et même sans prénom – qu’il découvrira quand il finira par aller à l’école. Les parents font régner la terreur, les coups, les sévices là où ils sont. « La Colline aux Loups c’était déjà une prison bien pire que tout imaginez-vous sous l’eau depuis le jour de votre naissance à retenir votre respiration en attendant une bouffée d’air qui ne vient pas ma vie c’est ça. » Sa vie, ce sera une suite d’échecs.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre le début du roman de Dimitri Rouchon-Borie. On s’accroche surtout à la langue trouvée par l’auteur pour rendre ce qui est si difficile à rendre en littérature : le langage de personnages les plus dépourvus de langage. Après un sévisse particulièrement sordide, Duke passe un pacte avec « le démon » pour s’en sortir. Mais c’est le contraire qu’il se passe. Et le tragique, car il s’agit d’un livre tragique, veut que la violence ne se perd jamais. L’auteur ne s’attarde pas par sadisme sur la maltraitance faite aux enfants, mais pour la faire ensuite se déployer comme un cancer qui ronge un organisme, comme une damnation. Cela commence à l’école, après une bagarre. 

« Les gendarmes me contemplaient comme si j’étais un minuscule problème important. Celui qui était assis a répété que j’ai fait quelque chose  de grave et que je pouvais tuer alors il fallait pas le faire j’ai dit d’accord. Il y avait un silence et je ne crois pas qu’il fallait que je prenne la parole les gendarmes se sont regardés et il y en a un qui a demandé si c’est dur à la maison alors j’ai dit que je ne craignais plus la cave parce que j’avais un super pouvoir »

Rouchon-Borie manie avec force ce style dépourvus sans virgule, où, pour le lecteur, se reconstitue l’horreur, donc l’émotion, seulement après le point. Comme un contre-coup à une langue désarçonnante, et non dépourvu de trouvailles. Ainsi quand le héros parle des jumeaux qu’il va côtoyer plus tard dans sa famille d’accueil : « Ils avaient plus de tâches de rousseur que moi de souvenirs » ou encore : « La prison c’est comme le squat ça fait l’illusion d’une famille et quand on en sort on a un manque parce que c’est comme enlever un vêtement trop serré qu’on a porté trop longtemps je sais pas si je suis clair. »

Cette manière d’écrire, notamment les dialogues, fait beaucoup à la réussite du livre, car le jeune Duke va passer par un tas d’institutions sociales dans sa vie : école, commissariat, prison, hôpital psychiatrique, où son langage se confronte à la réalité des faits – même si les institutions sociales sont décrites ici de manière plutôt bienveillantes. Les deux scènes de procès, celui de ses parents, et plus tard le sien, mettent en valeur cette confrontation entre un discours pauvre et une machine institutionnelle. 

« Personne ne tient au mal mais dans ma vie c’était une explication pour tout ce qui m’était arrivé et j’ai demandé que l’avocate m’en trouve une autre pour comprendre tous les faits de mon existence. J’ai dit les hommes sont des choses vides et des fois leur vie se remplit de bien des fois de mal et des fois c’est partagé et ça fait une lutte. »

Le Démon de la colline aux loups nous montre le déroulé d’un destin impossible à changer. Avec rythme et émotion. Toute cette noirceur est relevée par sa couleur contraire, la volonté de rédemption de Duke, lisant Saint-Augustin en prison, et cherchant à se libérer de son « démon » avec l’aide du prêtre et de ses codétenus :

 « Mitch a dit (…) Duke, promets-moi que si tu trouves quelque chose à l’intérieur et qui explique l’âme et si tu trouves une putain de porte pour nous sauver tu me le diras. Et on a fait le deal. »

Dimitri Rouchon-Borie a 43 ans et a été chroniqueur judiciaire. Des destins terribles et des crimes sordides de type de Duke, il en a vu beaucoup aux Assises. Il a par ailleurs écrit un livre de chronique journalistique, Au Tribunal. Mais ici, il fait le pari du roman, c’est-à-dire du récit, de l’allégorie & de la fiction. L’auteur ne choisit pas d’interviewer des détenus, ni de raconter sa vie, mais de dépasser à la fois son égo et journalisme, et d’incarner par un seul Duke fictif tous les misérables rencontrés au tribunal. Pari réussi, qui nous permet de lire un premier roman bouleversant, un vrai geste littéraire.

Sophie Divry

Le Démon de la colline aux loups, Dimitri Rouchon-Borie, Editions Le Tripode, 2020, 235 pages, 17 euros.

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