Ne nous prenez pas pour des imbéciles. L’autofiction est depuis au moins Montaigne constitutive de la littérature, et la place importante qu’elle fait à la psychologie correspond parfaitement à une forte tradition française. Ce que nous lui reprochons, ce n’est pas sa montée en puissance depuis les années 1980, qui dit parfaitement l’époque. Ce que nous lui contestons c’est qu’elle ait conquis et usurpé le titre de roman avec l’assentiment d’une critique paresseuse, et finisse par prendre trop de place en prenant cette place qui n’est pas la sienne.

Précisons : n’est pas une autofiction n’importe quel roman où l’écrivain s’inspire de sa propre vie. Ni À la Recherche du temps perdu de Proust, qui transforme noms, lieux, mélange les caractères et les sexes, ni Madame Bovary de Flaubert qu’on peut pourtant imaginer gueulant Emma c’est moi ! n’appartiennent à l’autofiction. L’œuvre de Montaigne, si — et Carrère a raison d’en faire le saint-patron des autofictionnistes. Mais justement : il est l’auteur d’essais (et lesquels !), où il mène une intense réflexion sur la relativité de nos jugements et l’importance de la singularité de notre point de vue, et non de romans.

Nulle hiérarchie pour nous entre l’essai ou le récit et le roman. Ce n’est qu’une question d’intelligence : on ne comprend pas un texte de la même façon selon la catégorie dans laquelle il se range. On aura beau jeu de nous traiter de psychorigides. Personnellement, je ne suis pas un grand amoureux de l’ordre. Cependant même dans le désordre, même dans le détournement, chaque chose à l’origine porte un nom.

Le problème est que roman est devenu pour certains le synonyme de livre. Qu’il y soit question de fiction ou non n’est plus pour eux la question. Parce qu’à l’heure des fake-news et de l’abolition de la vérité, la fiction est partout et que chacun sa vérité ? Sans doute. Toutefois je crois plutôt à du snobisme. Raconter sa vie est plébéien, écrire un roman c’est la gloire. Autant donc ajouter sur la couverture roman, pour capter l’aura symbolique de ce terme, qui fera mieux dans les salons que témoignage, récit autobiographique. On pourra comme ça se dire auteur de littérature noble.  

Et puis il y a les tribunaux. Dans un récit si des proches que vous y mentionnez contestent votre version des faits, des attitudes et des propos que vous leur attribuez, ils peuvent porter plainte pour diffamation — et vous devriez alors être traité ni mieux ni moins qu’un journaliste. Grâce au sous-titre de roman ces mêmes proches sublimés en personnages ne peuvent rien. Ils ne devraient rien pouvoir, au nom de la liberté de création. On voit en quoi la confusion finit par être grave. Par ricochet, c’est la liberté de créer qui est atteinte, alors même qu’elle devrait plaider non coupable puisqu’elle n’a rien avoir là-dedans.

         Au passage, signalons que l’idée qu’un écrivain fait forcément du mal est tout à fait récente et propre au siècle. La méchanceté française est bien triste quand elle est sans esprit et qu’elle ne vise que son premier cercle. Il y eut des siècles où le créateur visait plus juste, était fier d’abord de créer, de donner virtuellement la vie et non de tuer symboliquement ses proches. Il ambitionnait de rivaliser de générosité avec Dieu. Il arrivait même qu’il se vante de vouloir faire le bien (père Hugo, je me souviens !). Nous, nous préférons être méchants envers des personnages publics qu’envers des personnes privées. Mais passons. 

Du côté des lecteurs, il y a le plaisir coupable de regarder par le trou de la serrure — comment le nier ? Avec ou sans style, lire le malheur d’autrui, pouvoir tenir l’inventaire des coucheries des autres, il y a là quelque Schadenfreude et quelque pauvre griserie égrillarde, comme celles qu’on a chez le coiffeur, en midinette qui ouvre les pages people

Et puis, il y a ce rapport devenu si bas à la vérité, que nous la ramassons là où nous l’avons laissée tomber : par terre, collant au réel. C’est l’effet « reality show » L’équivalent littéraire du vu à la télé du commerce. On se sent niaisement rassuré, on aura moins l’impression de perdre son temps, on est sûr de ne pas décoller, toutes les choses resteront bien à leur place. Dans D’après une histoire vraie Delphine de Vigan a su déjouer cela, non sans talent, en dérivant au cours du livre de la fausse autofiction à la vraie fiction.

Ce qui saute aux yeux c’est plutôt l’essoufflement pathétique de l’autofiction.

« Au moins on a l’choix. »

         A l’heure où certains se demandent pour la millième fois si le roman n’est pas mort (« les séries nous ont tout piqué, ouin ouin ouin »), ce qui saute aux yeux c’est plutôt l’essoufflement pathétique de l’autofiction. Deux ans de suite en 2019 et 2020, la rentrée littéraire nous en a donné l’exemple. Nulle volonté pour nous de tirer sur l’ambulance, mais de signaler d’inquiétants symptômes avant que tout le corps littéraire pourrisse en produits formatés.

         Quand en 2019 Yann Moix a publié Orléans (roman nous signale la couverture Grasset), la critique fut d’abord enthousiaste — émue par la violence que le narrateur raconte avoir subi dans son enfance. Puis, les parents de l’auteur écrivent une tribune pour dire que tout est faux ou presque. Qu’est-ce qui peut être faux dans un roman ? Les critiques furent pourtant nombreux à changer leur fusil d’épaule : l’acte de contrition de Jérôme Garcin au Masque et la Plume, après son éloge dans l’émission précédente, en est l’exemple le plus frappant. Comment lui en vouloir ? L’auteur et son éditeur avaient présenté l’ouvrage comme autobiographique. Le piège de l’autofiction autoproclamée roman s’est alors refermé sur nous. 

Car de deux choses l’une. Soit les qualités romanesques de l’ouvrage sont indubitables, et il doit alors être défendu contre vents et marées, en se contrefichant de savoir si ça s’est passé ou pas. La vérité du roman est là. Elle suffit. Soit le plaisir du critique et du lecteur ne tient qu’au surcroît d’empathie, de dégoût, d’horreur qu’on a en lisant le livre en tant qu’histoire vraie, et s’il s’avère que l’histoire n’est pas vraie, patatras. Le sous-titre roman fait pschitt, et tout le livre se dégonfle. La vérité est morte.

         A l’automne septembre dernier, c’est le cas du pape Carrère qui fut intéressant. Je n’entrerai pas dans les détails, on n’en a déjà assez parlé ailleurs. Nulle usurpation du titre de roman dans Yoga. Son mal vient de plus loin : pour ainsi dire des conséquences qu’eut Un Roman russe, dont le titre dit précisément l’ambiguïté de la posture de Carrère. Faire de la littérature « le lieu où on ne ment pas » est bel et bon. Mais ça n’interdit ni la fiction ni la tendresse. Gonzo journalisme et art du roman appartiennent tous deux à la littérature. Mais ce n’est pas la même posture. En tant que lecteur ça m’emmerde de vouloir savoir qui est en vrai la femme aux gémeaux, alors que ce nom est suffisamment poétique comme ça. Yoga est peut-être une transition pour l’écrivain qui nous a donné non seulement l’Adversaire, mais aussi la Classe de neige. Il a en tout cas la lumière pâle et floue des queues de comète.

On trouvait naguère des tablettes de chocolat noir, au lait, blanc, aux noisettes. On en trouve maintenant à la menthe, à la framboise, au sel de Guérande, au piment d’Espelette. On peut se demander s’il n’y pas là de sérieuses débouchés pour le marché essoufflé de l’autofiction.

         Autre signe de la fin d’une époque : maintenant que chacun a pu écrire sur la chute de son père, la folie de sa mère, le suicide de son frère, maintenant que chacun a vidé son sac de malheureux malheurs, le marché a décidé de segmenter le lectorat pour mieux le multiplier sans doute. A l’instar de Netflix qui crée à peu près une série par corps de métier, par origine sociale, par préférence sexuelle, il s’agit de s’adresser commercialement à un type de public bien particulier qui n’avait pas encore trouvé sa représentation. 

Exactement comme procède depuis quelques années l’industrie du chocolat. On trouvait naguère des tablettes de chocolat noir, au lait, blanc, aux noisettes. On en trouve maintenant à la menthe, à la framboise, au sel de Guérande, au piment d’Espelette. J’attends avec impatience le chocolat à la moutarde. En veux-tu ? N’en veux-tu pas ? T’y retrouves-tu enfin ? Toujours de nouveaux mélanges sont possibles où tu trouveras ton plaisir à toi, rien qu’à toi. Le marché doit satisfaire ton goût personnel, tenant loin de toi les choses communes. On peut se demander s’il n’y pas là de sérieuses débouchés pour le marché essoufflé de l’autofiction. Non plus laisser seulement parler la singularité de chacun mais jouer à Plus singulier que moi tu meurs. On pourrait ainsi faire raconter sa vie à un torero vegan, à un homosexuel de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, à un roi du pétrole militant contre le changement climatique. Etc. Etc. Etc.

Nous n’entamons pas une carrière de censeurs. Nous essayons de penser le métier, et de le penser politiquement. De nombreux récits autofictionnels ont eu et peuvent avoir encore des effets politiques : où le moi témoigne pour le nous, où l’expérience singulière témoigne pour l’universelle condition. Cependant, sur le temps long, les critiques de demain verront sans doute plus clairement que nous en quoi l’autofiction en tant que mode correspond à ce moment politique qui fut celui du reflux du collectif, du No society thatchérien. Qu’aujourd’hui elle renvoie trop souvent à l’intime plutôt qu’à la rue, au canapé qu’à l’agora, et qu’en librairie elle fusionnera bientôt avec le débordant rayon développement personnel. Est venu le temps de rendre au roman la couronne démocratique qui n’appartient qu’à lui.

Aurélien Delsaux

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