On se croirait dans une scène d’Emily in Paris. Cette série où une jeune Américaine débarque à Paris de nos jours et où les Français, hommes comme femmes, sont présentés comme affreusement sexistes et ringards. On se dit que c’est exagéré, mais non.

La scène, c’est la remise du Prix Renaudot le 28 novembre 2020, un an après l’affaire Matzneff, avec aux commandes exactement les mêmes sauf un*.

Dans le rôle des Français, les neufs jurés du Renaudot :

Christian Guidicelli, 78 ans, président du jury Renaudot, membre du comité de lecture de Gallimard ; qui, le rappelle Mediapart, dans son livre Les Spectres joyeux (2019), « se définit ainsi comme le  « fidèle complice » de Matzneff ». A réussi après deux tentatives à faire obtenir le prix essai en 2013 à son ami, avec qui il part ensuite aux Philippines en avion. Auditionné par la police comme témoin dans l’enquête pour viols sur mineurs de moins de 15 ans contre G. Matzneff.

– Georges-Olivier Châteaureynaud, 72 ans, secrétaire général du prix, qui déclare : «  Christian Giudicelli jouit de l’amitié et de l’estime du jury tout entier. ».

– Dominique Bona, 67 ans, académicienne, unique femme du jury, qui déclare « on n’est pas là pour faire la police ». 

– Franz-Olivier  Giesbert, 70 ans, juré depuis vingt ans passés, qui assure :  « Nous, on a zéro obligation. ».

– Jean-Noël Pancrazi,  70 ans, juré depuis vingt ans passés, disant : « Franchement je trouve que non, on n’a pas à faire de réformes. ».

– Patrick Besson, 63 ans,  qui en 2017 a placé sur la sélection du Renaudot le livre de sa future épouse, elle-même éditrice chez JC Lattès.

– Louis Gardel, 81 ans, membre du jury depuis vingt ans passés.

Frédéric Beigbeder, 55 ans, aussi juré du prix de Flore, du Prix Sade, du Prix Fitzgerald, et ex-juré du Prix Décembre.

Jean-Marie Le Clézio, 80 ans, qui a dit qu’il allait partir et puis finalement pas. (Mais que diable allait-il faire…?)

La partie américaine est jouée par le New-York Times via leur article Pedophile Scandal Can’t Crack the Closed Circles of Literary France, et son regard étranger étonné de cette impunité morale et du silence du milieu. Les citations précédentes sont également tirées du Magazine M du Monde, qui en rajoute une couche le même week-end avec le documenté Le Renaudot, un « prix d’amis » contre vents et marées. D’autres journalistes chez Médiapart, L’Obs, ont remonté le dossier Matzneff pour s’étonner que rien ne change malgré l’émotion et l’enquête suscitée par le livre de Vanessa Springora, Le Consentement, publié en début d’année.

Les jurés ont écarté les demandes d’excuses et d’aggiornamento. A travers ces 9 jurés inchangés, la France donne à voir son caractère de pays patriarcal rance, dans lequel une bande de vieux mecs blancs, dans un gloussement fat, se gaussent des reproches et finalement gardent intacts leur pouvoir et leur entre-soi.

En début de semaine, les féministes du collectif Les Grenades ont donné au Renaudot le Prix de la Honte, célébré par des collages et une série de tweets.

On savait que le Prix Renaudot irait à des femmes cette année. On entendait dans le milieu :  « La lauréate devra le refuser », « Ce serait bien qu’elle le refuse ». Marie-Helène Lafon et Dominique Fortier ne l’ont pas refusé. Mais qu’on leur foute la paix ! Est-ce vraiment elles le problème ? Est-ce elles qui auraient dû réagir, toutes seules ? Alors que dès octobre les attachées de presses ont tweeté les sélections Renaudot, comme d’habitude ? Alors que les éditeurs croisaient les doigts pour avoir le prix, comme d’habitude ? Alors que personne d’un peu important dans la profession n’a vraiment tapé sur la table pour faire changer les choses ?

Et maintenant, que va-t-il se passer ? Les libraires vont mettre le bandeau, comme d’habitude ?

Maintenant que les journalistes ont fait leur travail, que les féministes nous alertent, que la justice enquête, pourquoi dans le milieu littéraire, rien ne se passe ? Est-ce par complicité avec l’ordre dominant mâle ? Par ignorance de la gravité de la situation ? Est-ce par lâcheté, par égoïsme ? Par carriérisme ? Pour ne pas fâcher son éditeur, pour être corporate ? Ou n’est-ce pas tout simplement parce que le Prix Renaudot fait vendre ?

Et quoi ! Il faut faire vendre des livres ! Le Renaudot avoisine les 200 000 exemplaires vendus. Les pedophiles-friendly du jury l’ont bien compris. Il ont le pouvoir de faire vendre. Ils se croient intouchables. 

Quelle drôle d’impasse mentale, tout de même. Un jury moins obscène et moins corrompu fera tout aussi bien vendre, n’est-ce pas ?

Le spectacle des prix littéraires d’automne est atteint depuis des décennies par la triple plaie du parisianisme, de la gérontocratie et du patriarcat. Sur les sept prix littéraires français les plus connus,  il y a 76% d’hommes et 24% de femmes**. C’est une vieille histoire dont on a souvent envie de se désintéresser. Sauf qu’il arrive un moment où on ne peut plus se mettre la tête dans le sable. Il arrive un moment où même de loin, même sans être  « primables », on appartient à ce milieu.

En tant qu’auteurs ou autrices, on ne devrait pas avoir à choisir entre être souillés par de telles avanies ou devoir refuser les prix dans leur ensemble (comme Claro et J. Andras, qui, si rien ne change, seront de plus en plus suivis). On a le droit d’espérer être distingués par des jurés curieux, honnêtes, sans lien avec les éditeurs, des jurés paritaires, et avec des mandats limités dans le temps.

Au Renaudot, les jurés n’ont été cooptés que par eux-mêmes, ils siègent à vie, et ne subissent aucun contrôle d’aucune instance. Ils sont « une bande de potes »... Pourtant tout le monde le sait  à Paris : les jurés Renaudot ne lisent pas les livres, même pas ceux de leur propre sélection ! C’est juste un ramassis de vieilles badernes qui se complaisent dans leur pouvoir en s’engraissant aux restaurants et naviguent à vue dans une complète impunité.

Ils disent qu’« un jury littéraire n’est pas une ligue de vertu ».

Nous disons que nous ne sommes pas entrés en littérature pour patauger dans la fange.

Nous disons que les 9 jurés du Renaudot sont la lie de l’édition.

Il faut qu’ils démissionnent.   

Ce texte n’est pas une pétition. La balle est dans le camp des auteurs, des libraires, des critiques littéraires, des éditeurs, chacun là où il est. C’est maintenant ou jamais. Montrons que la littérature française est supérieure à une mauvaise série Netflix.

Sophie Divry, Aurélien Delsaux

* Le partant est Jérôme Garcin en 2019 ; « Je suis parti parce qu’il ne se passait rien. Et mon départ n’a rien changé », dit-il au Monde.

** Il y a même 100% d’hommes dans l’Interallié. (Mais c’est vrai que tout le monde se fout de l’Interallié).

A lire  :


2 réflexions sur “Prix Renaudot : jusqu’à la lie

  1. Excellent article, même s’il suscite la nausée devant tant d’arrogance, de malhonnêteté intellectuelle et de cynisme.
    Le problème se trouve chez nous, lecteurs français, qui nous nous précipitons sur les romans barrés d’un bandeau rouge. À quand le boycott, comme pour les produits fabriqués par les enfants (dans le cas précis, cet exemple n’est pas pris au hasard)? Pour ne pas pénaliser les auteurs et les éditeurs, il faudrait trouver un moyen d’attirer l’attention sur les ouvrages qui méritent vraiment l’attention.
    Le bandeau rouge, les marques, nous avons du chemin à parcourir vers la liberté du choix.

    Aimé par 1 personne

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