Steve Tesich (1942-1996)

1. Parce que c’est un roman passionnant en terme narratif, on a hâte de retrouver le soir, on lit à se crever les yeux comme quand on était adolescent.

2. Parce qu’il est super beau matériellement. Publié chez Toussaint-Louverture en poche, pour pas cher en format poche mais de luxe (13,5, 600 pages bravo), sa couverture noire et doré est magnifique.

3. Parce que c’est à la fois un roman américain et un roman russe. Américain, car le héros, Saul Karoo, divorcé et alcoolique, mauvais père et mauvais mari, est un script-doctor très doué, il travaille comme aide au sénario dans le cinéma. L’action se passe entre 1989 et 1991 entre New-York et Los Angeles. Karoo va travailler avec un producteur véreux du nom Cromwell qui lui demande de reprendre le film d’un grand cinéaste. Ce film étant un parfait chef d’œuvre, faire ce démontage et ce remontage équivaut à passer un pacte avec le diable. A l’occasion de cette compromission de plus dans une vie déjà moralement peu reluisante, Karoo va reconnaître dans le film une actrice, Leila, qui se trouve être la mère biologique de Billy, le fils qu’il a adopté il y a vingt ans. Il va tomber amoureux d’elle. Et se mettre en tête de bouleverser la vie de son Billy et de Leila, comme Dieu relevant une Vérité. C’est aussi un roman russe car la question du Bien et du Mal parcourt tout le livre. D’ailleurs Tesich l’auteur a un master en littérature russe. Est-ce que Karoo va trouver le salut dans cet amour sincère ? Est-ce que son désir de dire la vérité n’est pas de l’hubris ? Qu’est-ce que le Mensonge ? Qu’est-ce que la Vérité ? Est-ce que tout individu, même le plus abject, comme ce héros, peut être sauvé ? Tesich remplace la fièvre raskolnikienne par un éthylisme newyorkais, mais soulève les mêmes questions essentielles. Ce qui donne fait de Karoo un classique immédiat, un de ces livres à grand souffle.

4. Parce c’est un livre avec un vrai méchant.  Cromwell, le producteur, un mélange entre Wenstein – et Donald Trump. Il a « Cette façon de mentir[qui] devient un genre de vérité. Une vérité cromwellienne. Une post-vérité. » Publié aux USA en 1998, ce roman pose avec une acuité prémonitoire la question de la fin de l’intimité et de la confusion entre mensonges et vérité.

5. Parce que c’est un livre drôle. ( Lisez l’extrait long dessous pour vous en convaincre)

6. Parce que c’est l’occasion de connaître son auteur. Steve Tesich, né en Serbie en 1942 et mort au Canada en 1996, était scénariste et dramaturge. Emigré, il a d’abord cru à l’Amérique, son rêve égalitaire et libertaire, avant de s’en faire un contempteur avisé. Après Karoo, vous pouvez lire Price, son second roman.

Sophie Divry

Karoo, de Steve Tesich, traduit par Anne Wicke,
Editions Monsieur-Toussaint-Louverture, 2020 (600 pages, 13,50 euros).

Extrait long. p. 291

Comment était-ce donc possible, songeais-je en souffrant au bord de la piscine, de rester allongé là, à fomenter la porte d’une œuvre d’art ? Plus j’hésitais et plus je souffrais pour un acte que je savais que je commettrais, plus j’approchais de l’acception. (…)

La plupart des horreurs commises à mon époque (voilà que je devenais philosophe) n’étaient pas l’œuvre d’hommes mauvais déterminés à commettre des actes mauvais. C’étaient plutôt les actes d’hommes comme moi. Des hommes avec des critères moraux et esthétiques d’un ordre supérieur – quand cela les prenait.  Des hommes qui savaient distinguer le bien du mal et qui agissaient pour le bien, quand ils étaient dans cet état d’esprit. Mais des hommes qui n’avaient pas d’amarres pour maintenir ces convictions et ces critères en place. Des hommes sujets aux humeurs et aux vents changeants, condamnées à faire volte-face quand une autre humeur, contradictoire, leur tombait dessus. Ils trouveraient toujours, ces hommes lunatiques, une façon de justifier leurs actions et d’en assumer les conséquences. La terminologie qu’ils utilisaient pour justifier leurs crimes, était, pour une large part, le fondement de ce que nous appelons l’Histoire.

M’écouter penser, alors que j’étais allongé au bord de la piscine était toute une éducation. (…)

Durant tout ce long et chaud après-midi, pendant que je transpirais dans ma chaise longue au bord de la piscine, la voix d’une femme passait de temps à autre dans le hautparleur pour annoncer à l’un de nous qu’il avait un appel.

« Téléphone pour Monsieur Stump »

« Téléphone pour Madame Florio » 

« Téléphone pour Monsieur Messer»

Les appelés, comme s’ils avaient ainsi été ramenés à la vie sortaient de leur léthargie et se levaient pour aller répondre. Aucun d’entre eux ne revenait ensuite s’allonger parmi nous. Ils étaient sauvés. Nous autres, les damnés, ceux qu’on n’appelait pas, restaient pour cuire dans cette chaleur terrible.

Peut-être, me dis-je, le Jugement dernier allait-il ressembler à ça. Il n’y aurait pas de trompettes pour réveiller les morts. Mais des coups de téléphone. Soit vous seriez appelé, soit vous ne le seriez pas.

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