On sait dès le début comment ça va finir. Le village de Ségurian est un village de chasseurs. Quand le néo-rural Guillaume Levasseur établit une bergerie sur le territoire traditionnel des battues, ça contrarie Joseph Alfonso. Le chef des chasseurs, ses collègues et même son jeune fils, vont essayer de faire partir le berger. La Certitude des pierres décrit l’escalade d’une violence, le tempo des vengeances et des malentendus qui s’enchaînent jusqu’au drame final. La grande réussite de l’auteur réside dans ses tons de gris, la manière dont les gentils (le berger et sa famille) et les méchants (Alfonso et son clan) sont décrits sans caricature. Le berger voit ses moutons se faire égorger et personne ne réagit. Le chasseur cherche à écarter les mâchoires de son propre piège viriliste, mais ni le maire, ni le curé, ni ses amis ne l’aideront. « Quelque chose se mettait en place en deçà des lois d’Etat, un retour à l’étalon-or, au troc, à la loi biblique qui l’attirait hors de son bon droit. Il se sentait à égalité tour à coup dans cet ordre qui s’imposait à lui, sans texte, sans police, sans juge, mais pas sans une certaine logique, il devait bien le reconnaître. » Guillaume Levasseur aura beau prendre femme et devenir père, Alfonso aura beau sentir qu’il n’est pas si fort qu’il veut le laisser croire, tout est déjà joué.

Il est assez rare de lire un roman aussi fin sur les différences de culture dans un village français. Car c’est le village entier qui est responsable, qui, à chaque Saint-Barthélémy le 24 août voit monter le drame sans s’y opposer. Bonnetto dresse autant le tableau des déterminismes de chacun que de la lâcheté de tous.  

« A l’heure du crépuscule, tout le village formait ce cœur chuchotant. L’imminence de la catastrophe neutralisait les cordes vocales et étouffait les âmes. (…) Peut-être ne restera-t-il plus eu ça dans un siècle, ce long chuchotement indistinct qui colore les ruelles, qui s’inscrit à jamais dans les murs, un son, mais un son qui ne dit rien. »

Toute cette violence donne pourtant une lecture très douce. Le style de Bonnetto est pur, d’une langue précise et imagée à la fois. « On dort. Personne ne sait à qui appartient la nuit. Tout est gris-mauve et les chats ont des yeux de loups. » Dès les premières pages, chaque phrase est gorgée d’humanité. D’humanité lâche, d’humanité violente, mais d’humanité qui s’aime, également, sur la même montagne et qui forme un seul corps. « Dans ces cafés de village, les tables sont privées d’autonomie et d’intimité. On s’imagine passer quelques instants avec son employé ou son meilleur ami, mais en réalité on est tous ensemble assis à une immense table imaginaire. »  

Peut-être ne faudrait-il pas lire le prologue ? Car le seul reproche que l’on peut faire au troisième roman de Bonnetto, c’est que le lecteur sait depuis le début comment ça va finir : mal.

Sophie Divry

La certitude des pierres, Jérôme Bonnetto, Editions Inculte, 2019, 190 pages, 16,90€.

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